« Carnets de voyage » [Chapitre Dix]

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« Carnets de Voyage » par Aymeric de Bainville.

[Chapitre Dix] EUROPE ERRANTE

La Scandinavie est fière de son passé maritime depuis les Vikings, dont l’épopée est récupérée par toutes ses provinces. Tout comme l’Angleterre et la Hollande entretiennent la mémoire de leurs fameux capitaines de guerres et de conquêtes, l’Espagne et le Portugal glorifient la fière épopée de leurs galions. Expositions, reconstitutions, commémorations, tout est prétexte à rappeler ces pages de gloire…

Même si les Amérindiens rescapés ont le droit de professer une opinion différente.

L’invasion programmée est rarement une chance pour ceux qui se laissent envahir.

En France, on ne sait trop comment se débarasser du musée de la marine! Il gêne, comme d’ailleurs tout ce qui pourrait rappeler notre prestigieux passé. Les chapitres de grandeur de nos géants font grincer les dents des nains éradicateurs. Ce masochisme tournicotant dans les pales des élites cooptées, honteuses de leurs origines comme un fils de famille encanaillé, constitue l’authentique exception française. Une perversion malsaine propre à notre pays. Tenter d’en déchiffrer les obscurs mobiles sera toujours cause d’intense perplexité pour Candide.

Où sont les motivations et l’intérêt? A moins d’admettre la thèse du complot ourdi par des sociétés secrètes… Et même s’il y a conspiration, à qui donc profite-t-elle? Quels appétits sordides les droits de l’homme soumis satisfont- ils? L’écheveau s’avère extrêmement difficile à détortiller.

Plusieurs décennies ont été nécessaires pour avoir une idée approximative des sommes dépensées par l’Italie de Mussolini en vue d’acheter quelques grandes signatures dans la presse de l’époque, pas uniquement en France d’ailleurs, afin que la conquête préméditée de l’Ethiopie trouve d’ardents défenseurs à la S.D.N…

Il a fallu également un laps de temps fort long pour découvrir que la République Française avait été une complice comblée dans la monumentale arnaque des emprunts russes.

Alors, les traîtres d’aujourd’hui qui prostituent leur patrie et vendent à crédit l’avenir de leur peuple à l’étranger, qui parfois n’en demande pas tant, quand seront-ils démasqués? Pourrons-nous confondre un jour leurs âmes damnées? J’ai bien quelque opinion sur le sujet: Quant on a la curiosité de consulter les registres des chambres de commerce, et de feuilleter diverses revues économiques pour savoir qui fait quoi, où et comment, il arrive que transparaissent des indices révélateurs: Ainsi découvre-t-on que des pans entiers de notre économie sont littéralement colonisés par les Pétro-Dollars Orientaux ou leurs prête-nom… Stop! Aller plus loin dans cette enquête justifierait une privation des droits civiques!

La justice servile rampant aux pieds des mollahs en a envoyé aux galères pour moins que ça…

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A Amsterdam, je navigue à l’aveuglette dans les squatts des anciens provos et des nouveaux prolos bien moins inoffensifs et solidaires qu’une propagande croquée au fusain de la connivence ne le clame pour les vrais crédules et les fausses sceptiques.

Les carreaux décochés par les archers de crapuleuses féodalités transpercent victimes et bourreaux, vautrés dans la crasse et le vomi, rampant au milieu de leurs immeubles ruinés aux vitres cassées, aux plafonds délabrés et aux escaliers déglingués. Ces échantillons « qui inventent un avenir différent” représentent de façon aussi éloquente les gentils étudiants idéalistes à bicyclette que la bande de Charles Manson figurait la pieuse trilogie Paix- Fleurs-Amour des hippies…

Alors que la pauvreté des masures de l’Inde et la misère des bidonvilles d’Amérique du Sud ne manque ni de dignité ni d’hygiène au moins dans la mesure du possible, l’indigence affectée des squatters grossièrement soulignée des traits noirs d’une saleté répugnante et malodorante, n’inspire qu’une répugnance abjecte. A moins d’aimer lapper leur dégueulis acide.

Les média-vendus à l’envahisseur, et les demi-soldes de l’anti-France ont fait des héros de leurs homologues.

Droit au logement!

Laissez-moi rire!

Quelle mascarade organisée pour les gogos!

Qui dira que des nantis (qui eux ne risquent rien dans leurs beaux quartiers et ont sagement investi dans des paradis fiscaux) défendent le droit de déposséder de leurs biens des personnes qui ont parfois trimé toute leur vie pour les acquérir?

Le droit au logement, c’est d’abord le privilège de ne pas payer de loyer, mais aussi et surtout le droit d’obliger le légitime propriétaire à assurer l’entretien et la sécurité des locaux à ses frais, les tribunaux impartiaux y veillent… Vive la magistrature allongée!

C’est aussi le droit de ne pas payer ni l’eau, ni l’électricité, ni le gaz, ni le téléphone, sans risque de coupure inhumaine… Les comités de vigilance veillent au grain. Pour les négro-maghrébins, toute facture est fasciste!

C’est enfin le droit d’organiser une ribambelle de trafics, des voitures volées aux drogues les plus dures, en complément à des RMI généreusement octroyés à des clandestins, et des allocations familiales versées à des étrangers sans même vérifier le nombre d’allocataires.

Et on ne peut rien dire, officiellement du moins.

Toute protestation serait, évidemment, un abominable crime raciste!

France, terre des libertés enterrées… Pourquoi personne ne se rebiffe?

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Autre question mystérieuse: Pourquoi les faiseurs d’opinion, leurs émules et leurs mulets, se sentent-ils obligés en France, de sanctifier l’ordure après avoir copieusement compissé le génie? Tout ce qui pourrait élever l’esprit dans l’ordre de l’Art, de la Beauté ou de la Noblesse leur est intolérable. La fierté d’être héritier d’une civilisation remarquable que je porte telle une tiare, ils la subissent comme une tare.

Par quelle étrange extravagance de fins lettrés se croient-ils tenus de s’extasier lorsque croassent en verlan des demi-sel de bas étage et de cage d’escalier? Quels sont les critères des média-putrides lorsque ils assimilent des graffiti de pissotières aux fresques de San Marco et de la chapelle Sixtine, feignant d’honorer Fra Angelico et Michel Ange en les prenant pour des taggers?

Quel degré de décomposition leurs ouies fétides de vieux harengs atteignent- elles pour confondre le staccato logomachique des rappeurs avec du Verlaine, du Rimbaud ou de l’Apollinaire? Et surtout, au nom de quelles valeurs transcendant leur propre nullité, traitent-ils de salauds incurables tous ceux qui ne partagent pas leurs goûts discutables?

Commencement d’explication: La prétendue Avant-Garde couvre ses arrières.

Par crainte d’être sodomisée? Non, elle apprécierait plutôt ça… Mais consciente des fautes passées, elle s’en tient comptable. Repentance tendancieuse par devoir de mémoire qui flanche? Soit… Mais les crimes de l’inquisition ne sauraient effacer les éclairs de génie de la Renaissance, pas plus que la réputation d’Avicenne ne peut être ternie par l’incendie volontaire de la bibliothèque d’Alexandrie ou le saccage délibéré des reliques pharaoniques.

– Tous ces écrits incompréhensibles, dit le calife Omar qui n’en pinçait point pour la littérature, « s’ils sont conformes au coran, sont inutiles. Et s’ils sont contraires, ils sont nuisibles! Brûlez-les! »

Ces propos fermes mais justes, conformes au droit international, au respect des différences, à la pluralité des cultures et à l’humanisme moutonnier, témoignent d’une irrécusable tolérance ou je ne m’y connais pas! J’ouvre une souscription pour l’érection d’une stèle à la mémoire de ce zigomar, et qu’on l’incruste assez…

Jean-Edern Hallier a dit: « On n’écrit pas pour réussir. Ecrire, c’est faire carrière dans l’échec ». L’échec, je veux bien, la destruction totale c’est mieux! Ce vieux pyromane d’Omar savait qu’un livre est fait d’abord pour être brûlé. Juste retour des choses pour les forêts sacrifiées à sa confection. Les paroles gaudrioles s’étiolent, les écrits restent comme les reliefs d’un festin frelaté. Leur vocation universelle est la poubelle, la correctionnelle ou le bûcher, aucun des trois n’excluant les deux autres.

Vive les autodafés! Les tours du silence hantées par le vol placide des charognards et les bûchers funéraires au bord du Gange ne doivent pas rester le monopole des nécropoles exotiques… Livres interdits? Quelle blague, tous les livres sont des immondices qui devraient être réduites en cendres, dans l’intérêt de la salubrité publique, à l’exception du Coran et de Das Kapital! Le lecteur est un coprophage accro qui doit être sevré avec la plus extrème rigueur. En cette ère d’audiovisualisme, seule la censure peut réhabiliter l’écriture! Quel bonheur si, demain, des dealers de culture cédaient sous le manteau quelques feuillets écornés de poètes persécutés… Le samizdat est la forme la plus achevée de la littérature. Hors des catacombes, il n’y a que des cuistres, des ignares et des sots.

Chez les Sikhs d’Amritzar, on m’a invité à vivre quelques jours au temple d’or. Sur une île merveilleuse au coeur d’un bassin enchanté cerné d’arcades, il y avait un temple mausolée aux délicates colonnes éthérées reliant entre elles de fluides ogives. Aux festons des dentelles de pierres, un étage en mezzanine supportait une coupole en or pointue comme un bonnet Inca. C’était avant qu’Indira Gandhi contrariée par deux ou trois assassinats annonçant le sien, ne fasse tout canonner par ses sbires.

Elle avait certes le droit de se défendre, mais de là à saccager un lieu sacré d’une exceptionnelle consistance… Car de même que certains humains exhalent une aura, une présence, un magnétisme qui les différencie des autres, il est des lieux dont émane une densité qui leur est propre. Jamais je n’oublierai la lueur mystique illuminant le regard des saints hommes aux barbes de patriarches et aux chignons serrés sous des turbans démesurés, psalmodiant en se dandinant les enseignements de Baba Nanak dans un état de transe hypnotique.

Les Sikhs sont fiers de leur originalité qui tente depuis le XVIème siècle de réussir l’impossible synthèse de l’hindouisme, de l’idéalisme déiste et de l’islam. Chez eux, tous les hommes méritent d’être appelés « lions » et toutes les femmes « princesses ». Admirables vocables! Les Masaï d’Afrique orientale dénomment également « simba », lion, tout noble guerrier dont l’ardeur au combat n’a d’égale que la volonté de perpétuer les traditions immémoriales… Et dans les pays de l’ancienne Indochine, les bonzes se confondent en louanges à l’égard des « Vénérés » qui témoignent de la pérennité du boudhisme, dans ce clergé fluctuant pour un an ou pour la vie, ignorant dans une indifférence polie les individus trop veules pour s’engager.

En France, il n’y a plus guère que les Basques et les Corses à revendiquer le droit d’être fiers de leurs racines. Même si parfois la requête est bruyante, elle a au moins le mérite d’être claire! S’ils ont lu Mac Luhan, ils n’ont pas pour autant sacrifié au mythe de la société planétaire leurs vrais villages où il fait meilleur vivre que dans toutes les communautés virtuelles. Et je ne crois pas au discours des adeptes de la prometteuse libido en Trois D.

Par contre, quel privilège exquis de s’adonner à l’étrange paradoxe consistant à se laisser glisser d’un site Web à l’autre, comme sur la rampe d’un monumental escalier hypertexte, en pleine campagne au beau milieu d’une bergerie rénovée ou d’un moulin restauré . Que la souris hystérique se calme un instant pour rendre audible le chant des cigales et des grillons! Quant à Marcuse qu’ils ont sûrement oublié au fond d’un carton mité avec d’autres vieilleries crispées, rongées par des rats papivores, l’unidimensionalité de l’Homme ne les accable pas au point de renoncer aux traditions qui enflamment l’essence de leur différence.

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Un nouveau trouble me transperce dès lors de sa dague acérée: Pourquoi les prophètes parkinsoniens de la société plurielle, appellation élégante de la décomposition sociale, prônent-ils la supériorité des spécificités importées? Au nom de quelle fourberie s’étranglent-ils en rots sonores lorsqu’on revendique des valeurs dont ils décrètent, péremptoires, la péremption pour cause d’antériorité? Le puzzle d’accord, mais seulement s’ils en choisissent les bas morceaux…

  • Sales tricheurs!
  • Peut-être mais sans contradicteurs, qui le saura?
  • Et si je cafte?
  • On saura te museler, hyène puante!

Dans le Nord, à Copenhague comme à Hambourg, à Berlin comme à Vienne, je ne fais que me couler dans des décors reconstruits, sans rien retenir sauf des clichés édulcorés. Une ville nait ici et pas ailleurs, non par oukaze, mais parce que son existence répond à un besoin ponctuel. Les hommes qui y vivent la modèlent peu à peu aux contraintes fonctionnelles qu’ils s’inventent, et aussi selon leurs goûts et leurs croyances. Quand la cité usée ou incapable de s’adapter à une nouvelle donne est frappée d’obsolescence, ses habitants l’abandonnent sans se retourner. Comme à Angkor et à Machu Pichu, ou encore comme dans nos villages désertés de la Lozère, j adis fameux marchés et haltes obligées des diligences…

Pour toutes ces raisons et pour tant d’autres, j’adore la jubilante Venise, vermoulue, pourrissante, hantée mais combien vivante! Ses habitations putrides et ses palais morbides, démembrés, sapés à la base comme des Milord l’Arsouille, mais encore debouts, témoignent de l’inépuisable résistance de la Sérénissime face à la Sublime Porte. Quand les Turcs assiégeaient de leurs assiduités la lagune, leurs yatagans brisaient contre les brumes évanescentes liguées à leur perte, réfutant à leur manière la conversion de toutes les âmes de la mer Noire à l’Adriatique.

De nos jours, les canaux méphitiques aux eaux pourrissantes striées comme le Styx par des Charons équilibristes juchés sur des pirogues amphidromiques, relient des porches aquatiques à des places inondées selon des tracés ésotériques élaborés avec soin pour esquiver le mascaret des touristes. Des angelots farceurs se dissimulent dans des niches riantes, des statues phocomèles qui n’ont pas attendu Samothrace enserrent des perrons ouvrant sur des périples au fond de corridors glauques et de courettes gluantes.

Les Vénitiens discrets qui vivent là à l’année ont souvent l’élégance de cultiver l’éphémère présence des oiseaux de passage cernés par leurs buffets pâtinés, leurs vitrines abimées et leurs lampadères qui ont perdu tout lustre. Mais les toiles, même les imitations les plus vulgaires, ont la clarté des tableaux du Quattro Cento, la finesse sauvage des Véronèse, des Caravage, le sourire inspiré par ce roublard de Léonard.

La lumière bleue-cruelle des azucenas d’Andalousie incendie les yeux mi-clos des princesses sous des vernis de Cefalu. A leur cou, à leurs doigts, des perles d’or s’accouplent en bijoux génois. Les lions qu’on devine sont de Venise sous l’hermine. Pourrait-il en être autrement? Malgré les anges diaphanes, ces femmes sont très profanes, reflets révélateurs d’un esprit qui a appris depuis toujours à dissocier le sacré de l’infâme… Cependant, ici comme en Afrique ou au Thibet, seuls ceux qui osent se mêler aux indigènes, vivre comme eux et tenter de mériter leur confiance, ont avec beaucoup de chance une possibilité d’ entrapercevoir un peu plus que l’ombre des ombres à l’entrée de la caverne de Platon.

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Dernier sujet d’ébahissement. Partout de par le monde, on se réfère au spécialiste. Chacun rêve d’être le meilleur de sa branche, même chez les singes! Le bon sens populaire admet comme truisme que plus on est instruit dans un domaine, moins on en sait sur les autres. Le cerveau n’est pas une éponge aux capacités d’absorption illimitées! Pourtant, très étrangement, dans un pays où les hommes qui comptent renient leur culture, et s’ingénient à dynamiter de l’intérieur une société dont ils sont les premiers bénéficiaires, il est courant de servir tout chaud l’alibi de l’infaillibilité des « savants universels”.

Marionnettes qui, sorties de leur domaine, redeviennent des quidams très ordinaires. « Grandes Figures » habilement flattées pour leur faire dire ce qu’on veut entendre, quitte à les rejeter ensuite dans les oubliettes du renom en cas de rebuffade. Rare, car cet ersatz de célébrité les rend vite dépendants des fondeurs d’axiomes irréfragables.

Leur point commun à tous: La peur des mots d’où résultent tous les maux. Un mot de travers ou un mot de trop, et c’est la fin de la rente viagère sur le domaine de la Parole Confisquée. Ceux dont le métier est de parler préfèrent se taire, ou en dire le moins possible hors des sentiers balisés

Plus vicieux encore, ils vident des mots courants de leur sens premier afin d’entretenir une confusion propre à désorienter les hésitants et à égarer les contradicteurs… Le vocabulaire n’évolue plus, il se dévalue: L’attardé mental possède une « intelligence différente ». « Un jeune » signifie un voyou métèque. L’attaque à main armée s’intitule « incivilité ». Un nid de tapettes s’appelle « communauté festive ». Les délinquants clandestins sont de malheureux « sans papiers ». Pris en flagrant délit, ils sont « présumés innocents ». Condamnés, les assassins importés sont tous des « victimes d’erreurs judiciaires racistes ».

Quant au corporatisme de la fonction publique, le plus étriqué de tous, cette véritable course aux privilèges est devenue la « défense de l’intérêt général”. Bientôt il faudra un lexique!

Au temps de Madame de Maintenon, du moins dans les vieux jours de cette royale poufiasse, il était de bon ton d’user de circonlocutions alambiquées pour évoquer le sexe et ses attraits. D’une façon tout aussi ridicule, de nos jours, ce qui contrarie et qui fâche ne doit être suggéré que par des allusions insipides. Des périphrases tarabiscotées. Des locutions ésotériques. Des appellations de connivence… En particulier pour tout ce qui concerne les « problèmes de société », fourre-tout commode dont les sordides servitudes escamotent le tapin des turpitudes.

On ne châtie plus le langage, on arrache carrément la langue! La diversité dans l’uniformité, telle est la perspective des faux semblants bâclés par des faux culs mal lavés. On se contrarie à peine pour mieux se consoler ensuite:

  • Je pense que vous n’avez pas tout à fait tort même si je crois avoir un peu plus raison que vous!
  • Je comprends la justesse de votre opinion même si je ne partage pas toutes vos conclusions…
  • Nous ne sommes pas du même bord, mais permettez-moi de rappeler l’estime que je vous porte!

Les diplomates classiques dissimulaient leur lâcheté sous la formule: « Acceptons la légitimité des points de vue antagonistes ». On a fait beaucoup mieux depuis: « Plus ça change, plus c’est la même chose. Cohabitons, coexistons, copulons, codifions, il en restera toujours quelque chose! »

Vivement une bonne guerre civile, qu’on écrase ces larves répugnantes dans un sain débordement de sanies glaireuses!

La diplomatie de la canonnière, rien de tel pour remettre les idées en place!

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Mes fréquentations sont assez éclectiques pour avoir côtoyé jadis un sous- préfet dégingandé, dandy et beau parleur. Je m’occupais alors de placer des spectacles folkloriques, des orchestres et des artistes « rive-gauche » dans des complexes touristiques et hôteliers. De ce fait, j’étais plutôt bien vu des huiles. Lesquelles pensaient à juste titre qu’une bonne friture leur profiterait, tandis qu’en cas de bide je serais seul roulé dans la panure.

Ainsi m’est-il arrivé un jour de grève des transports, de partager le véhicule officiel d’un gouverneur d’arrondissement au cours d’une de ses tournées qui n’étaient pas moins théâtrales que les miennes, dans les mairies et les comices agricoles. N’ayant rien de mieux à faire, glissé dans la foule des courtisans et des balayettes, j’observai et j’écoutai en connaisseur la prestation scénique de ce grand commis d’incurie.

Le soir venu en l’accueillant officiellement à mon spectacle, je lui fais part de ma sincère stupéfaction.

  • Vous savez que je ne suis pas du genre flagorneur…
  • Oui, je m’en suis aperçu!
  • … Mais j’ai été vraiment impressionné par l’étendue de vos connaissances. Passer des problèmes des conchyliculteurs à ceux des éleveurs de poulets, sans oublier les cultivateurs de fraises et d’asperges, les petits commerçants et les forestiers, connaître par coeur les budgets municipaux et la part de chacun affectée à l’assainissement ou au tourisme, discuter technique avec des géologues, des architectes, des ingénieurs et des experts, chapeau!

Un sourire, faussement modeste. Un mouvement circulaire de la tête pour vérifier que cette conversation restera strictement privée. Et puis l’aveu tout cru:

  • Mon cher, on ne parle bien que de ce qu’on ne connaît pas!
  • Vous plaisantez!
  • Pas du tout! Le spécialiste connait ses limites. Cela l’intimide, il craint de dire des bêtises et d’être mal jugé par plus pointu que lui… Tandis que celui qui brasse des généralités retombe plus facilement sur ses pattes, avec un « Je voulais dire effectivement que… » s’il constate à la mimique de ses interlocuteurs qu’il a fait fausse route. L’important est de débiter à chacun ce qu’il a envie d’entendre et d’abonder dans le sens de ses contradicteurs pour mieux les désarmer!
  • On vous enseigne ces trucs là à l’ENA?
  • Et d’autres… Maintenant, soyez gentil, appelez vos gens à la rescousse. Je ne voudrais pas vous désobliger mais ma flute de champagne est vide et ma leçon vaut bien votre meilleure bouteille!

Depuis, mon sous-préfet a tracé sa route, porté par les turbulences médiatiques. Il est devenu un homme politique qui compte. Sa capacité de nuire effraie plus ses amis que ses adversaires, mais tous reconnaissent, envieux, qu’il possède un stand particulièrement bien achalandé à la foire d’empoigne des promesses intenables.

Quand je l’entends discourir, je ne puis là encore retenir un discret sourire. Souvenirs, souvenirs…

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