« Carnets de voyage » [Chapitre Huit]

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« Carnets de Voyage » par Aymeric de Bainville.

[Chapitre Huit] DELIRES AFGHANS

Des peuples ont été conquis puis perdus par les anciens dieux d’Egypte, de Sumer, de Sparte et de Rome. Le bouddhisme, le christianisme, l’hindouisme, et chacune de leurs hérésies respectives, ont tour à tour gagné puis rendu du terrain. Comme le communisme qui niait Dieu pour mieux lui chaparder ses pontifes et son décorum…

A l’exception de l’Espagne où il fallut tout de même huit siècles et l’alliance de dix nations pour le bouter hors de la Péninsule, l’Islam n’a jamais reculé d’un pas en dépit d’incessantes guerres intestines. Bien au contraire, il continue de se répandre de l’Afrique noire à l’extrême Orient, et en Europe aussi, par la persuasion et par la ruse, la menace ou la terreur selon la résistance qu’on lui oppose.

Entrer en religion est facile, mais irrévocable. Il suffit de clamer sa foi « Il n’y a de dieu qu’Allah et Mahomet est son prophète »… Dès lors, on accepte de ployer jusqu’à la fin de ses jours sous le poids des cinq piliers de l’Islam (qui signifie soumission en arabe): La circoncision, les cinq prières quotidiennes, le jeûne du ramadan et, dans la mesure du possible, le pèlerinage à La Mecque et l’aumône aux pauvres. Ensuite, interdit de faire marche arrière! La mort pour le relaps est un des points clé du dogme… La vie communautaire génère des solidarités appréciables, mais le déviant n’a aucune chance de passer inaperçu. Ainsi est tiré définitivement le verrou sur la dictature des âmes. Et le fatalisme et le fanatisme tournent sans hâte les rouages rouillés de la machine à arrêter le temps.

L’Afghanistan était déjà figé hors du monde lors du passage de Gengis Khan et de Tamerlan, et ni les Mongols ni les Tatars n’ont su l’extraire de sa somnolence moyenâgeuse. Cette terre anachronique et son peuple immuable prostré dans un immobilisme qui ne doit rien à l’indolence ou à l’indifférence m’ont longtemps fasciné.

Bien sûr, mon Afghanistan est celui des « Cavaliers » de Kessel, pas celui des Talibans. Peut-être n’existe-t-il plus aujourd’hui, mais il ne faut pas désespérer… Et puis, ces Afghans quelle classe! Ces types n’ont pas besoin de lunette pour pisser droit dans le trou. Les pyjamas indiens avachis tombent comme des tenues de bagnards et les pagnes pakistanais défraîchis sonnent leurs airs de travelo, quand la tenue afghane portée avec une farouche superbe, pare les plus humbles de la noblesse des rois barbares.

Le pantalon bouffant aux plis multiples se prend par surprise dans des bottines lacées turkmènes ou des babouches ouvragées à la mode de Samarkand. Par dessus, coulant jusqu’aux genoux, une ample tunique grège fendue sur le côté, elle même rehaussée d’un court gilet sans manches brodé d’une galaxie d’ étoiles argentées et de comètes dorées. Coiffant l’ensemble, un volumineux turban enroulé comme une peau d’orange autour d’un bonnet invisible, ceint le crâne rasé d’une couronne de monarque sans terre. L’opulente barbe noire et la pétoire portée en bandoulière rajoutent au tableau l’indispensable touche de férocité propre à impressionner les pellicules sensibles.

De tels hommes ne peuvent vivre que dans une citadelle assiégée et la forteresse de l’Hindou-Kouch émerge telle un grande île surplombant de toute sa hauteur les arides surfaces alentour: Plaine d’Iran salée, désert poudreux du Béloutchistan, étendues pulvérulentes du Pakistan… Et au Nord, glaciers inertes, frontière interdite, tangente des Tadjiks et des Ouzbeks dont la réputation de coupeurs de gonades égale celle des Dana kils autour du golfe de Tadjourah.

Tel est le royaume contesté, aux contours mouvants et aléatoires, que doit reconquérir chaque matin le commandant Massoud.

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Autrefois, après l’Iran irritant et ses officiels superficiels sanglés dans des uniformes informes, plastronnant sous leurs baudriers de majorettes, l’entrée en Afghanistan royal avait quelque chose de fabuleusement onirique.

Passeports examinés distraitement par des fonctionnaires évanescents, aux tenues dépareillées, superbement indifférents aux tampons. Douaniers ailés défoncés comme des pistes de brousse.

Une partie des bâtiments du check point, et les cours, arcades et patios supposés loger le personnel, servaient ouvertement de foundouk-fumerie. On y trouvait, pour un prix dérisoire, des lits tressés, des plateaux de riz au mouton, et de majestueuses pipes à eau chargées de pollens et de résine jusqu’à la gueule, jarres de terre cuite empruntant à la tradition immémoriale de Ninive autant qu’à l’habile turquerie du narghilé.

Dans l’empire mobile et versatile des beatniks, l’Afghanistan était, comme Essaouira et aussi Goa et Katmandou, le but ultime d’un pèlerinage confus. Vivre pour pas cher grâce aux transactions sordides, aux arnaques minables, aux trafics vermiculaires, et se goinfrer jusqu’à satiété de la divine fumée. Avec quelques variantes sous forme de tisanes, de potions, de purées, de soupes ou de galettes…

Encensée par Baudelaire, Rimbaud, Cocteau, Kessel et d’autres personnages d’exception, la prise de stupéfiants en se vulgarisant est devenue un vice très ordinaire. Le starter cérébral, le booster neuronique, l’accélérateur pour magnifier les labyrinthes de l’imaginaire, ont déchu au point de se vautrer dans des sous-sols souillés de vinasse et de vomissures…

La défonce autorisée, je veux bien, mais seulement au dessus d’un certain quotient intellectuel!

Et encore avec les extraits des meilleures récoltes! Pour les autres, les larves torses, les limaces grimaçantes, les dégénérés néréides, les alevins avinés, les minus suffisants, le gros rouge suffit amplement à leur félicité. Même dans la descente aux enfers, on doit respecter les marches de la hiérarchie, que diantre!

A maintes reprises, j’ai évolué parmi les ectoplasmes gorgés de vénéneuses essences tel un voyageur curieux traînant ses guêtres aux cérémonies incantatoires d’étranges tribus. Leurs shamans m’ont parfois ensorcelé au point de participer avec eux à de fantasmagoriques envolées cosmiques sans cartes ni boussole. Je ne nourris ni regrets ni remords au souvenir des ces potlatchs réinventés. De longues années durant, j’ai même partagé la conviction des Bonzes et des philosophes Chinois qui considèrent l’opium et le haschich comme une médecine propre à récurer les souillures de l’âme! Seule la dose fait le poison, ils le savaient avant Paracelse, présentant les clés de la sérénité sur un plateau ourlé de dragons facétieux, symboles d’une modération qu’ils s’appliquaient d’abord à eux même. L’habitude occidentale de consommer tout, vite, encore et davantage, a perverti la délicatesse de cette approche.

Lorsque par accident les peuples d’élite qui nous ont conquis sans coup férir en consomment plutôt que d’en vendre, ils parlent en fins connaisseurs! La tradition arabe appelle les drogues « tes amis qui t’entraînent jusqu’en enfer »,

C’est un résumé juste mais insuffisant.

Parce que l’erreur fondamentale réside dans la croyance (l’espérance?) erronée que le stimulant irradie des éclairs de génie, quand il ne fait que révéler des filons invisibles comme un bain photographique extrait l’image d’un cliché. La fumée ne dorera jamais les méninges d’un médiocre des éclats fragiles et éphémères de la création artistique. Elle ne parera pas d’une brillante expression un timide inculte, pas plus qu’elle ne fera rencontrer Dieu à un indécrottable athée, ni ne sublimera l’absence d’inspiration d’un faux prophète par un tumultueux débordement oratoire. Mais, dans certains cas, si le matériau de base affleure, le doucereux venin pourra l’extraire et l’aider à exulter.

Car l’esprit est souvent prisonnier dans la forteresse des peurs ancestrales, gardé par les cerbères de la raison, des habitudes et des préjugés. Et la complicité d’ une chimère étrangère peut l’aider à préparer son évasion.

Mais la méditation dans la solitude absolue, associée à la privation de sexe et de nourriture, produit de semblables vibrations frappées du sceau de la durée. C’est tout l’écart qui différencie le zombie funambule du lama qui lévite. L’anachorète du mont Athos, le berger Sarde ou Péruvien, l’ermite de l’Oural et le prédicateur itinérant Virginien, le navigateur solitaire même, partagent avec le bonze une démarche cognitive qui demeurera à jamais étrangère au fumeux mandarin bardé de certitudes enfumées.

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Le voyage intérieur est ligoté par les limites dérisoires de l’individu. Même la plus brillante luciole n’éclaire pas très loin… Les errements dans les corridors de l’introspection suivent des circonvolutions serpentines semblables aux dédales aquatiques semés de cailloux invisibles par un petit Poucet facétieux.

Aux Bissagos, archipel écartelé par la rotation du monde, au large de la Guinée Bissau, je cherche désespérément de l’eau pour me faufiler entre les confetti d’îlets et les guirlandes de récifs. Basses, sèches affleurantes, souilles, hauts fonds découverts selon l’humeur des marées, ceignent l’archipel d’un bouquet épineux saillant comme la couronne du Christ. Quelques traits luisants de sable noir illuminent par endroits des îles volcaniques basses, chapeautées d’une végétation exubérante. Ces traînées de laves délavées à fleur d’eau sont pourtant habitées. A la première approche, on est assailli par les cris des oiseaux et le glapissement des singes comme partout sous les canopées tropicales. Le craquement inquiétant des branches la nuit rappelle que le sommeil n’est pas également partagé par tous les hôtes de ces bois.

Quelques courtes pirogues gouvernées par des Noirs malingres forment le trait d’union avec la terre des hommes. Comme en mer rouge, ou en baie de Bahia, ils pêchent au milieu des marécages marins en jetant des filets « éperviers » qui n’ont hélas pas de ce rapace l’implacable acuité… Il faut s’échouer, avoir du temps devant soi, pour aller découvrir derrière le rideau végétal des apparences ensorcelées, une société insoupçonnée. Depuis quand le dernier ethnologue est-il passé? Une éternité? Tant mieux, ces gens sans

Histoire au sens propre du terme, ignorent pour leur plus grand bonheur qu’ils sont citoyens d’un pays en état de guerre civile permanente depuis le départ des Portugais.

Des colliers de coquillages suspendus aux branches d’arbustes effeuillés, des crânes et des mâchoires de bovidés fichés au sommet de pieux sollicitant des divinités abouliques, des enfants nus préposés à la garde de poules étiques, insufflent une imminente rémanence à leur mode de vie. Les cases de branches et de feuilles, provisoires demeures de chlorophylle des villages itinérants, ne sont que brèves parenthèses…Après une inévitable période d’observation mutuelle, les indigènes craintifs s’enhardissent. Le rire partagé, les mains touchées, les bras frôlés, enfin l’accolade concluant les présents échangés tamponnent les visas de l’amitié…

Venu pour filmer les rarissimes hippopotames marins d’Orango qui m’ont bien laissé en plan, je n’ai pas perdu mon temps puisque j’ai découvert des Hommes et des Femmes, bruts de décoffrage certes, mais sans rousseauisme larmoyant, probablement les plus proches qu’on puisse imaginer de ceux qu’ont rencontrés les premiers explorateurs… Pourvu que ces gens libres et paisibles n’aient pas la désastreuse idée d’aller s’entasser dans des bidonvilles des cités, aimantés par la pernicieuse magnétite des assistés.

Dans leur montagnes, comme les Bissagos sur leurs îles sans intérêt, les Afghans ont su se préserver de cette attirance… Au moins jusqu’à l’intrusion- expulsion de l’armée rouge de confusion!

*
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Hérat, Kandahar, Kaboul, la route d’Alexandre, des épices et de la soie, chausse le pied des montagnes pelées décorées d’infloraisons mauves et de villages de yourtes noires, au bas desquelles se croisent des chameliers aussi placides que leur monture et des camions nerveux décorés comme des fresques byzantines aux mosaï ques de flamboyants motifs entrelacés.

Quelques chemins buissonniers plus tard, vers Bamyan ou Mazari Sharif, et l’Afghanistan se coule dans la passe de Khyber comme un fleuve intrépide rattrapé par ses rapides dans un canyon sans fond. La route est sûre. Selon un accord conclu avec les Anglais et toujours en vigueur, les Pachtounes ces remarquables maîtres d’armes, se sont engagés à ne détrousser que les voyageurs qui se détourneraient du droit chemin!

Lors d’un de mes multiples transits en Afghanistan, je traîne dans mon sillage un jeune Italien, Guido, qui me suit depuis Trieste comme un bon chien fidèle. Réglant toutes les notes pourvu que je lui enseigne la bourlingue! Me voilà devenu professeur de débrouillardise, enseignant de survie, pédagogue de castagne… Un vrai roman picaresque!

Gentil bourgeois en rupture de ban, parti sur un coup de tête en emportant les économies destinées à financer des études qui ne le motivaient pas vraiment, il n’était pas préparé à affronter les rudes aléas d’une vie bousculée. Trop bien élevé, pas assez méfiant, il s’est fait voler et rosser plusieurs fois par des Yougoslaves puis par des Turcs.

Je l’ai sorti de maints mauvais pas. Dont un sérieux: Nous étions quelques uns à avoir choisi de dormir sur la terrasse, au plus haut niveau d’un hôtel borgne livrant une vue parcimonieuse sur le Bosphore.

Beaucoup de passage, des têtes nouvelles en permanence, mais il est des attitudes et des tons de voix qui m’alertent d’instinct. Quand je comprends que le Rital est sur le point de se faire dépouiller par des « contrôleurs des étrangers”, travaillant ce soir là pour leur propre compte, je fais un signe à mes voisins de dortoir, un Néo-Zélandais aux doigts spatulés d’étrangleur et un Australien à la carrure de garçon boucher.

De braves garçons honnêtes et sérieux sur lesquels on peut compter à condition de ne pas les contrarier.

Pour le signore Guido, notre intervention bienvenue fait échouer la manigance. Une vigoureuse bousculade renvoie les ruffians dans l’escalier.

Où ils font une chute malencontreuse. Et attrapent la grosse tête. Mais il faut vite déménager. Ces ripoux sont des fonctionnaires accrédités. Et, à la différence de la France, ici l’étranger a toujours tort contre l’autochtone, par tacite définition.

Depuis ces incidents, comme les apprentis d’antan lors de leur rituel tour de France, Guido assimile le métier de traîne-savates à mon école.

A Mazari Shariff, je lui sauve une nouvelle fois la mise, alors qu’il envisage, sans méfiance, d’emballer une des filles de l’aubergiste.

Or ici, comme dans les riantes Maldives, ou sur toute autre terre d’islam, pas question de goûter aux spécialités locales! Peine de mort encourue. Avec circonstances aggravantes si elles sont consentantes, car cela veut dire qu’es Shaï tane (le diable) s’en est mêlé!

Néanmoins, une conversion immédiate assortie d’une rançon substantielle peut vous épargner la décollation au yatagan. Mais où trouver des liasses d’afghani en quantité suffisante pour acheter trois chameaux ou cinq ânes, prix moyen d’une petite boulotte, truffée de points noirs, dont le père, les oncles et les frères n’ont pas encore usé!

Même en France, cette loi coranique s’applique depuis longtemps: Quand j’étais étudiant, j’avais réussi à établir le contact avec une superbe Iranienne, probablement Caucasienne car blonde aux yeux verts, qu’on disait évoluée bien que très réservée. Une innocente sortie, un flirt à peine esquissé et elle m’invite à la rejoindre chez elle un après-midi. Je défère au rendez-vous, bavant et haletant comme un jeune puceau.

Elle me fait installer confortablement dans des coussins brodés et me demande de l’excuser quelques minutes. Fantasmes, fantasmes, quand la porte du salon s’entrebâille, je m’attends à découvrir une odalisque énamourée parant de voiles arachnéens sa fragile nudité, embaumant de toutes les fragrances musquées de l’Orient…

Au lieu de cette gracieuse vision propre à bouleverser le mâle le plus blasé, je suis pris à partie par Abdul, Hassan, Rachid et Mahmoud, ses quatre frères qui me reprochent d’avoir compromis leur sœur Dravinah et parlent de fixer la date du mariage! Choc des cultures ou pas, j’en ai été estomaqué au point d’en perdre toute appétence pour la belle!

*
* *

Finalement nous quittons l’Afghanistan à bord d’ un autobus déglingué qui a dû commencer sa glorieuse carrière au ramassage scolaire en Allemagne du temps d’Adolf. Une pièce de musée, une relique presque… Rescapé des bombardements alliés, probablement prise de guerre des Anglais qui l’ont convoyé jusqu’aux Indes sans prendre la peine d’effacer au dos des sièges étroits conçus pour de menus fessiers, les croix gammées imprimées dans le bois… Mais pour les Hindouistes la swastika a un sens religieux, elle incarne la roue symbolisant le mouvement infini de la vie, chaque branche étant censée figurer l’un des quatre états possibles de la réincarnation: Etre animé, pierre, feu ou pur esprit.

Et de cette méprise, selon l’incantation populaire « Ganesha s’amuse, Dieu-Eléphant chevauchant une souris en équilibre sur un nuage! »

Ganesha est la plus populaire des divinités familières. Ce petit éléphant facétieux est aimé autant des hindouistes que des bouddhistes Et encore plus depuis qu’une fusion furtive s’est façonnée sans convulsions ni confusion.

Après une longue domination spirituelle sur l’Asie, de la Perse aux Philippines, le bouddhisme a subi à la fin du premier millénaire chrétien deux attaques qui l’ont extraordinairement affaibli et dont il ne s’est jamais tout à fait remis. La plus violente en apparence est venue des musulmans fanatiques (pléonasme!) qui ont dévasté les temples, dénaturé les statues, renversé les autels, incendié les monastères, converti par la force des millions de fidèles. Les cavaliers d’Allah portés de victoire en victoire délivraient une vérité messianique tenue pour irréfutable, et il ne faisait pas bon s’y opposer.

« Crois ou meurs! » L’histoire s’est répétée partout sur leur passage, il subsiste dans la pierre de multiples témoignages des saccages passés et les plus horribles carnages sont enseignés comme exemples à suivre dans les medersas, les écoles coraniques.

Paradoxalement, ce n’est pourtant ni le vandalisme ni les persécutions qui ont causé le préjudice le plus dommageable au bouddhisme!

Harcelés, traqués, pourchassés, ces non-violents se sont enfuis et regroupés en des lieux élevés où ils ne risquaient plus la conversion forcée, la shah ada ou la vie… Les Galiciens et les Espagnols des sierras trouvaient eux aussi leur salut en se rapprochant du ciel! De même les chrétiens Ethiopiens se réfugiaient-ils dans des montagnes que, par une inexplicable mais bienheureuse aversion, leurs ennemis mahométans ont toujours hésité à investir. Comme si familiers des interminables plaines désertiques, les horizons trop vite bouchés des cimes leur inspiraient inquiétude et malaise… L’Anatolie, le Kashmir et l’Afghanistan soumis par des supplétifs locaux convertis de fraîche date découlant de débordements atypiques.

Le plus grand tort fait aux disciples de Boudha s’est réalisé sans larmes ni armes, dans la discrétion la plus totale, à l’improviste même…

Et aujourd’hui encore, on a peine à comprendre comment cela a pu arriver. Progressivement, mais cela n’a pas pris plus de deux siècles, l’Hindouisme renaissant de ses cendres avec sa kyrielle de dieux lunatiques, sa myriade de démons familiers, son panthéon de génies malicieux, a supplanté le bouddhisme en l’absorbant.

Dans un Orient où la tentation du syncrétisme est toujours présente, Boudha, figure tutélaire, a rétrogradé au rang de énième incarnation des « bons » avatars de Shiva, une dérive bien plus efficace qu’une attaque frontale… Le respect de la vie sous toutes ses formes, la croyance en la transmigration des âmes, la méditation, la modération et la vénération des sages… Autant de concepts partagés qui ont favorisé la fusion, puis l’extinction par manque d’usage d’un bouddhisme qui n’offrait plus l’enchantement de sa différence.

On peut penser par ailleurs que l’Islam, poussant violemment aux portes de l’Inde, a indirectement favorisé l’alliance de la religion sans dieu avec celle qui a de trop, honnête moyenne pour s’opposer aux thuriféraires du Dieu unique. Mais avec les chrétiens, Jésus a été « shivaï sé » dans les campagnes. Et par imprégnation mutuelle, les auréoles des Saints des cathédrales romanes illuminent à présent des autels païens construits à notre époque.

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