« Carnets de voyage » [Chapitre Six]

This-is-Islam-10-620x348

« Carnets de Voyage » par Aymeric de Bainville.

[Chapitre Six] ROUGE SANG

Les clignements hypnotiques du phare étique de Ras Shadouan, projecteur à éclipses d’un cinéma vagabond, conviennent mieux aux âmes errantes que l’irritante linéarité des récits de voyage. Leur chronologie obligée est odieuse car elle réduit les inévitables télescopages à quelques timides flash-back quand continents et océans inscrivent leur passion incestueuse dans le lit du chaos originel.

Lorsque, des îles Hanish se détachent dans la lumière pourpre du couchant les élytres de quelques boutres yéménites prenant leur mouillage, et lorsque je me dirige vers la passe du cratère noir envahi par les flots, je me souviens de cet abri miraculeux ouvert au boutre de Mordhom cinglant sous « fortune carrée” (Kessel tenait probablement l’information d’Henry de Monfreid, lui même familier des parages). A ceci près que j’ai déjà goûté à ces sensations, dans le cratère ocre de la Grande Columbrette entre Barcelone et Baléares.

De la bruyante escale à Port Soudan, antérieure en latitude, dans un décor emprunté aux slums de Panama City ou de Calcutta, j’entends encore les rafales et les explosions rythmant la traque aux animistes et aux chrétiens. Bruitages syncopés aux vénéneuses inflorescences de braises, comme lorsque je volais par inadvertance dans les cieux de La Grenade quand l’U.S Navy y déjouait une mascarade castriste.

De ces guerres inavouées, réputées banales opérations de police, je revois en doublons vacillants les églises méthodistes épargnées par miracle, vitrines ostensibles destinées à prouver au monde extérieur l’irréfutable tolérance des porteurs de barbes opulentes à la mode de leurs prophètes respectifs.

La visite des abattoirs-laboratoires où mijote l’homme nouveau commence par le charnier. Nous espérons que nos merlins vous enchanteront. Ah, ces bons vivants, quelle morgue!

Taille de guêpe, cul de jument, cervelle d’étourneau, les infirmières de l’apocalypse touillent le bouillon de Vingt Heures… Après quelques tours du monde, l’accouplement laborieux de l’information et de la charité dans nos bonnes oeuvres contemporaines m’inflige un réel malaise. Données truquées ou tronquées? Charité aveugle ou avide? Images dénaturées ou mages immatures?

Les propagandistes médiatiques sont-il médisants ou malvoyants?

Répètent-ils leurs leçons d’humanisme pleurnichard en y croyant vraiment, de toute leur sensiblerie de chochottes? Ou ruminent-ils les glaviots du bien- penser parce qu’ils ne sont jamais allés voir sur place?

Un comble pour de soi-disant journalistes!

Je le crois plutôt que leurs payes astronomiques ont aspiré leur entendement et siphonné leur raisonnement, de façon incurable!

Au temps des premières grandes famines médiatisées, j’ai acheté dans des échoppes du Deccan aride des aliments à profusion, perfusions du charity business. Provenance: Les docks de Bombay où des milliers de tonnes entretenaient à part égale trafiquants cupides et rats putrides, deux espèces fort semblables à y bien regarder. Du planton le plus modeste au ministre le plus obèse, chacun avait sa part, en fonction de ses mérites liés à son rang social.

La coule s’écoulait sous l’œil bienveillant des « responsables mais pas coupables”. Des personnages présentés comme respectables par les média aux ordres, parce que ces canailles monnayaient leur vote à l’ONU de façon « raisonnable »…

Comme plus tard au Nigeria, au Rwanda et en Côte d’Ivoire…

Avec un costard taillé à Saville Row, une limousine usinée sur nos impôts, et des embrassades à l’ambassade, il n’y a plus de sauvages.

Rien que des businessmen présentables.

Aux pieds du mont Ararat, là où l’on entre en zone Kurde, j’ai vu la misère du tiers monde dégustée avec tant de gourmandise par les magiciens des média- voyeurs. Mais j’ai vu aussi les échoppes d’orfèvres, travaillant le métal jaune pour le compte d’une ploutocratie locale florissante. Pourtant, dans la France rancie de l’an deux mille, affirmer que leurs riches coreligionnaires devraient aider tous ces pauvres hères, plutôt que de nous les expédier, en les rançonnant de surcroît, est un délit d’opinion!!

Autres délices opiniâtres lorsqu’ on compare les fortunes des émirs mirifiques et des roitelets de l’or noir, à l’infime part qu’ils consacrent à sortir les peuples d’islam de leur misère congénitale…

Pardi, en nous les envoyant, ils agissent en investisseurs avisés!

Lorsque l’Europe sera unifiée à l’ombre des minarets, un demi-siècle tout au plus si nous n’y prenons garde, les fabuleux avoirs des Princes en seront centuplés sans qu’ils aient risqué le moindre dinar!

Les menus bakchichs versés aux décideurs et aux faiseurs d’opinion pour leur céder l’Europe, n’étant que roupies de sansonnets. L’Angleterre aux Pakistanais, la France aux Algériens, l’Espagne aux Marocains, l’Allemagne et l’Autriche aux Turcs, l’Italie aux Tunisiens, la Grèce aux Libyens, les Balkans aux Albanais… Et enfin, le rêve séculaire des Califes légendaires deviendra réalité!

Quant à ceux qui nous vendent en catimini, on sait bien qu’ils se sont aménagé de confortables positions de repli outre-Atlantique… Et il n’est pas besoin d’être grand devin pour prévoir que, le jour où l’Europe écrasée sous la coupole des mosquées voudra mettre sous sa coupe l’Amérique pragmatique, celle-ci dispersera ces velléités à l’aide de quelques vecteurs nucléaires bien ajustés.

*
* *

Sur les rives de la mer rouge, j’ai avancé dans des vergers à perte de vue, tropicaux ou méditerranéens dès que l’on capte un soupçon d’altitude. A Djibouti, les pittoresques marchés indigènes vendent sur leurs étals de tôle et de toile, viandes et agrumes en abondance.

Origine: L’Ethiopie! Quand, sur le port, l’aide alimentaire destinée à ce pays pourrit dans des containers pillés, espérant un train hypothétique… Le pays disputant au Biafra et au Bangladesh le triste record du monde de la famine taxe copieusement les dons naï fs de l’Occident avant de condescendre à les détourner.

Les côtes de la mer rouge comptent parmi les plus poissonneuses de la planète. La chaleur constante, la salinité, le récif nourricier et protecteur omniprésent, tout y concourt. Plus encore qu’au large de la Mauritanie, pourtant référence en la matière où les bancs de sable qui jadis anéantirent « La Méduse” pour la plus grande gloire de Géricault, piègent aussi les poissons. Mais si les Bidanes sont devenus pêcheurs, les riverains de Suez au Bab El Mandeb semblent curieusement peu intéressés par cette manne.

Du cargo coulé à l’entrée de Port Soudan jusqu’à Souakin l’antique capitale aux murs de corail délaissée par les marchands d’esclaves fondateurs de royaumes éphémères, j’ai glissé en quelques jours et autant d’escales sur une lagune féconde ourlant un rivage lunaire. Ceinte d’un récif-barrière suintant de mille labyrinthes, ses eaux calmes abritent une profusion d’espèces qui ne profitent qu’à quelques villageois juchés sur des pirogues non lestées voilées de haillons. Usant de techniques de prise vieilles de dix mille ans, courts filets projetés et lancers malhabiles de harpons insignifiants, les pêcheurs préhistoriques du Soudan animent des fresques surgies des bas-reliefs de Sumer. Même s’ils ont égaré en route les esquifs de roseaux passés au naphte dont quelques lointains descendants survivent encore à Baghdad au milieu des canots motorisés.

De ces troublantes unions du désert et de la mer sont nés d’étranges étangs salés, des marécages saumâtres coincés entre des bancs de sable fin comme de la poudre de corail, avec de courtes éminences abritant suffisamment du vent pour que poussent à leur pied de maigres buissons d’épineux pour le plus grand bonheur des dromadaires sauvages et des ânes vagabonds… Des brises évanescentes poussent des felouques aux ailes de papillons vers des perruques de palmiers échevelés sous lesquels stagnent des hameaux albinos… Dénoncés par les courants, arrêtés par les alluvions, les poissons condamnés sont incarcérés par des pièges de palmes enfichées dans la mer telles d’ésotériques jetées, et ces estacades sans quais ni navires dessinent des géométries indécises semblables aux murets de pierre de Ré ou de Noirmoutier, jadis noyés à la marée pour des captures identiques.

Voir marcher sur l’eau quand l’horizon affiche la vacuité du grand large est un spectacle rare sauf aux marges de ces récifs immergés, où les pêcheurs à pied ont l’habitude de suivre les langues de terre affleurante, aveuglées dans le scintillement éblouissant de la mer de paille. Mais je n’ai pas su retrouver l’île-citerne sublimant la rosée dans ses grottes aux lacs secrets, qu’évoque la tradition des marins Arabes pour qui les jardins du Paradis sont d’abord beaucoup d’eau et puis quelques hétaï res.

Aux rives magiques de cette mer presque close, la légende et l’histoire s’associent pour murmurer des contes merveilleux. A mille nuits moins une, Malraux fringant aventurier s’y est laissé envoûter par le mythe de Balkis avant d’en rire, un charme imprévisible l’ayant transmuté en ministre trop sérieux pour paraître authentique.

Pourtant les récits d’Orient, ceux de Perse et des Emirats, des cheiks du sable et des rois du pétrole, n’ont oublié ni la claudicante reine de Saba en sa capitale de Mahareb, ni les squelettes des centurions de Claudius Aetius vaincus par la folie du désert, narcose aiguë de la vacuité… Une ivresse moins risquée toutefois que le jeu consistant pour quelques navigateurs aussi aventureux qu’impécunieux à aller s’approvisionner à Aden en alcools « free tax » pour les revendre au prix fort à Port Soudan.

L’alternance de la ruse et de la force n’a guère changé depuis l’époque de Rimbaud, et la mer rouge marraine crapule de tous les marins sans scrupules ne voudrait pour rien au monde manquer à sa sulfureuse réputation. Quant aux escales, qui sait encore différencier dans ces hameaux chlorotiques agrippés à la roche comme des bivalves fossilisés, le repaire de pirates de la paisible communauté?

Je n’ai plus le temps d’apprendre. Devenu persona non grata, l’hydravion du sinistre ministre nous emporte vers des cieux plus cléments.

*
* *

Les civilisations originelles de l’océan Indien et du Pacifique, aux racines communes dispersées selon les caprices des moussons et des alizés, sont aussi mal perçues que les sociétés précolombiennes qui leur sont, pour la plupart, rattachées. Ramasser des tessons, triturer des ossements, déblayer des mausolées, cartographier des cités abandonnées, disserter sur les totems, analyser et comparer la sémantique de la Polynésie et des Andes… Autant s’escrimer à s’exprimer dans une langue morte avec des défunts défigurés. Plutôt que de faire tourner leurs guéridons volubiles pour amuser les musées, les ethno-archéologues seraient mieux inspirés de respirer l’iode dans le sillage de Thor Heyerdhal et des ses émules dont les expéditions hasardeuses sur des radeaux de papyrus ou de balsa esquissent une part de l’insaisissable vérité.

Comment comprendre les rites et coutumes insulaires, sans commencer par se couler dans la peau d’un îlien en abordant son bout de terre par la mer? Comment sans scruter du rivage ses horizons inquiets ressentir l’appel du large, irrésistible comme l’est celui de la forêt pour le loup qui a vécu chez les hommes? Comment sans vivre dans son faré et sur son motu, retrouver dans son environnement immuable la répétition des formes et des matériaux qui lui permirent d’ accomplir son destin?

Les Polynésiens, malgré des ressources limitées, ont su dessiner une cosmographie plus juste que celle d’Aristarque et de Ptolémée, et créer des machines d’une technologie plus fine que celle des clepsydres.

Parce que toute civilisation peut se résumer en quelques créations disputant l’utilitaire au symbolique, le multicoque mériterait de figurer en bonne place sur le blason de Srivajava. Civilisation millénaire qui illumina un empire insulaire courant de l’Inde à la Mélanésie, irradiant ses vaisseaux du Kenya à Valparaiso en passant par Madagascar et les Tuamotu. Mais pour le grand public abusé par des journalistes ignares, l’invention des multicoques transocéaniques date de la fin des années soixante, début des années soixante dix, avec le début des raids sponsorisés sur l’Atlantique. Nos béotiens tiennent ces machines équilibristes sur le fil de la technologie de pointe pour des créations récentes de l’Occident!

Or, quand nos ancêtres Phéniciens ou Cretois rasaient peureusement les côtes, usant de troncs lisses pour hisser leurs navires sur la grève en cas de mauvais temps, espérant d’Eole qu’il accepte de les pousser vers leur destination, les eaux bleues et vertes des mers du Sud portaient sur la crête de leurs longues houles de frêles esquifs arachnéens remontant au vent d’un archipel à l’autre, reliant entre eux des continents.

Fuyant guerres et famines, ou banalement irrités par la démangeaison de l’inconnu et animés de la volonté de conquérir de nouvelles frontières, des peuples entiers ont émigré avec leurs animaux, leurs semences et leurs boutures. Nombre de ces flottes aussi fragiles qu’hétéroclites ont dû se perdre aux grondements d’un océan moins pacifique que sa lénifiante réputation.

Mais les survivants ont investi les lagons, les volcans, les archipels… Et les planches d’Hawaï parlent aux mohaï Pasquans sans le secours d’une collection de livres savants. Hélas le privilège des vainqueurs est d’écrire

l’histoire. Et les marchands d’épices, conquérants d’empires venus de l’Ouest, Arabes puis Portugais, Anglais et Hollandais, Français enfin, ont dénié aux peuples océaniques le droit d’avoir un passé honorable. Leur essaimage relève du pur hasard, leur hédonisme tient de la bestialité et ils n’ont survécu que grâce à l’inhabituelle générosité de la Nature!

*
* *

Pourtant, sur certains atolls, comme dans les légendaires cités Hellènes, ils avaient inventé le système politique parfait: La stochastocratie.

Laisser le sceptre errer au hasard! Abandonner au tirage au sort le soin de choisir et de renouveler des élites elliptiques. La rotation des roitelets! L’éradication des parasites! La loi des probabilités plus fiable que le flair du citoyen!

  • Ces politichiens, tous plus nuls, plus voleurs et plus menteurs les uns que les autres… Il faut les remplacer!
  • Oui mais par qui?
  • Eh bien par n’importe qui! Cela ne peut pas être pire!

Imaginez chez nous, un immense loto automatisé, la roue de l’infortune pour les moins roués, le hasard terrassant les cumulards en une loterie annuelle où seraient tirées comme des putes toutes les sinécures de la République… Pas de jaloux, la même paye pour tous! Qu’ils soient Ministre des Réclamations, Secrétaire d’Etat à l’Inculture ou Délégué Général à la Gabegie. L’emploi garanti un an, sauf décès entre-temps. Tout le monde obligé de jouer, même les fous et les bagnards, de quinze à cent quinze ans. Le numéro de sécurité sociale servira de billet pour chacune des parties. Mais ceux qui ont gagné trois fois seront exclus à vie de la baraque foraine. Empêcher la récidive est un devoir civique!

Dans la nuit tropicale, enrubannée des couleurs immuables rouge-vert-blanc de lointains cargos hachurés par un horizon mouvant, nos flotteurs poussifs sabrent une traînée phosphorescente saupoudrée de gouttelettes de mercure, leurres sur lesquels les poissons volants entraînent les daurades. La promesse inquiétante d’îles basses assortie aux facéties des courants entretient un stress qu’aucune expérience ne peut supplanter. Ces terres promises, dont les praos s’échappaient naguère telles des nuées d’insectes, on les entend d’abord par le ressac avant de discerner la masse touffue des cocotiers, occultant les astres. Soulagement puis déception. Naufrager en avion sur l’île de Robinson est-ce un fantasme avouable?

Cet article a été publié dans Carnets de Voyage, Global, Littérature. Ajoutez ce permalien à vos favoris.