Un vendredi matin au Palais de Justice

Elles m’attendaient, sourire narquois en coin, de noir vêtues, l’aura gris froid. Deux ectoplasmes dans un bureau hideux au sein d’un Tribunal magnifique. Le Palais de justice de Paris, sur l’île de la Cité, merveille d’architecture, avec sa sainte chapelle.

Madame le juge, la petite quarantaine, un corps plat, long, suivi d’une tête ni belle ni laide. Madame le greffier, plus ronde, un nuage de cheveux bouclés noirs, une coiffure de caniche « à sa mémère », mais pas plus joviale pour autant. Tout en elles disait: « On va se payer Chloe des Lysses. »

Dissimulant avec peine son sadisme moqueur dans un discours monotone de bureaucrate, Madame le Juge m’expliqua le pourquoi de ma convocation.

D’après la Justice, j’avais insulté une femme en écrivant sur Facebook « quelle bip! » et « c’est pute comme vision ». Notons que la vision n’a pas porté plainte pour insulte, elle.

Moi, j’avais mis mon masque de froideur regard poli et méprisant, ma bague tête de mort jumelée avec celle de Keith Richards, mon pendentif pistolet et ma broche Guillotine, une invention française, la guillotine, bien en évidence sur mon blazer noir Issey Miyake.

J’ai laissé parler la juge sans l’interrompre, en la toisant avec un air d’inspecteur d’académie du siècle dernier, glacial, avant de l’inviter à écourter ce que j’avais déjà lu plusieurs fois et qu’elle avait écrit, sa prose débile. Je voulais gagner du temps car je ne suis pas payée par le contribuable pour emmerder le peuple, moi.

« Avez-vous quelque chose à dire ou préférez-vous garder le silence? » J’avais décidé et de dire et de garder le silence, tout à la fois. « Oui et non. » répondis-je. « Dans un premier temps, je me permets de vous assurer que je suis profondément choquée par votre mandat d’amener de force. Vous n’avez pas hésité à traumatiser mes enfants en faisant intervenir les forces de l’ordre à mon domicile pour une affaire si grave, pour le mot « bip ». Je n’ai pas du tout apprécié que l’on réveille mes enfants, qu’on les prenne au saut du lit pour les emmener dans un commissariat.

D’autant que j’avais pris soin de décliner votre première convocation, à l’automne 2014, reçue par la Brigade de répression contre la délinquance à la personne Capitaine XXX. Lorsque j’avais reçu votre convocation, j’étais en deuil. Un membre de ma famille venait de nous quitter, une petite fille de trois ans, et je n’étais pas d’humeur. »

Hélas, je ne mentais pas. Tous les souvenirs remontèrent à la surface, élasticité de l’espace temps.

Novembre 2014, nous roulons en voiture, lentement dans la nuit lorsqu’un chat noir se jette sous les roues, un craquement morbide se fait entendre. Je m’entends dire au conducteur: « Putain, merde, nous avons tué un chat noir, un grand malheur va s’abattre sur nous! » Je panique, sueurs froides. Le conducteur qui n’est pas superstitieux tente de me calmer, en vain: « Mais tu vois bien, on roule à 30, on l’a même pas vu venir ».

Je sens bien qu’un message funeste nous est adressé. Comment l’expliquer? Je le sens, c’est tout, pas besoin d’en faire une théorie.

Et en effet trois jours après, la petite Adélaide meurt subitement d’un cancer qui oeuvrait, le malin, à bas bruit et se déclenche en une journée. Drame, et douleur accentuée par le prêtre qui refuse d’accueillir ce petit ange au paradis car il n’a pas été baptisé. Douleur indescriptible, réalité implacable, et puis haine de cette Eglise absurde qui prive de l’Eden les innocents.

A ce moment-là, je sais que la malédiction est aux deux tiers achevée, j’attends la troisième mauvaise nouvelle, jamais deux sans trois. Et elle me parvient sous la forme d’une convocation du juge d’instruction Maia Escrive, la cosmopolite, c’est ainsi que nous l’appelons entre nous, les initiés. Je réponds à celui qui me l’apporte que dire Adieu à nos morts est plus important pour moi que dire bonjour aux assassins, magistrats, juges, greffiers, de la Justice. Et je pèse mes mots.

Il est compréhensif, le capitaine, ô mon capitaine. Comme toujours les policiers quand ils interviennent dans ma vie. Eux savent la réalité contrairement aux juges gris coupés du monde, vêtus de robes taillées dans les étoffes noires de la corruption.

Et puis le temps passe, la douleur est éternelle mais peu à peu les visages se décrispent, les regards écarquillés par la vision d’horreur retrouvent de la souplesse, les sourires enfin s’esquissent, la réalité reprend ses droits. Il faut vivre pour ceux qui restent.

Aussi, quand quatre agents de police sonnèrent à ma porte le 19 février 2016, m’embarquant avec les mômes pour ce désormais célèbre commissariat de la Goutte d’Or qu’un jihadiste vint attaquer avec une feuille de boucher, je n’imaginais pas un instant qu’il s’agissait de l’affaire « Florence Cane » froissée par le mot « bip ». Mais fermons cette triste parenthèse, oublions les images de ce petit cercueil et ce si grand chagrin, et retournons dans le bureau du juge d’instruction auquel je viens de dire qu’étant en deuil je n’avais pu répondre favorablement à sa demande de convocation et que par ailleurs je n’appréciais pas, mais alors pas du tout, que l’on puisse bouleverser des enfants pour ce genre d’affaires d’adultes sans aucune gravité.

Elle entendait mes mots mais aucune espèce d’humanité ne semblait habiter ses yeux. Elle avait gardé son air de jeune rombière moqueuse qui a du pouvoir tandis que la greffière tapait staccato. Pour la forme, c’était plié. Pas pu venir, j’ai mon mot d’excuse, un coup de pute de la vie, cette chienne. Pour le fond je récusais tout. « Bip » n’est pas une insulte, pas plus que l’expression « C’est pute comme vision ». Quant aux propos sur la bourgeoisie que j’avais tenus, dans ce cas autant ressusciter Balzac et l’envoyer à la prison de la Santé. Et puis j’ajoutai, pour moi la justice c’est « le mur des cons. »

Mur des cons, un éclair de jubilation traversa les yeux du juge tandis que mon instinct me disait que la greffière n’avait pas noté ma phrase « autant ressusciter Balzac et l’envoyer à la prison de la Santé » lui préférant la suivante « pour moi la justice c’est le mur des cons. » Partialité oblige de ces thuriféraires des voyous argentés. Passons.

J’ajoutai alors que je ne comprenais pas bien le fonctionnement de la justice. Comment pouvait-elle autoriser un comique sénile (de gauche) un certain Bedos à traiter un ministre de « conne », comment pouvait-elle accepter qu’un « chanteur » de rap puisse parler « d’avortement à l’Opinel » proposant de « marietrintigner sa sale pute » et en même temps me poursuivre pour le mot « bip ». Je jouais bien entendu.

La juge, je la mettais en face des contradictions, comme dirait le comique cacochyme Bedos je la prenais pour une conne, on a le droit de le dire c’est autorisé par la Justice. Car dans le fond, je savais très bien pourquoi je perdais mon vendredi matin au TGI de Paris avec ces deux bonnes femmes sans panache. Parce que la dame qualifiée de « bip » était l’épouse du fils d’un préfet assassiné (affaire médiatique) fille d’un peintre qu’elle avait de l’argent et que moi j’étais la fille d’un illustre inconnu alcoolique décédé et d’une mère suicidaire autant que méchante, moi, sans argent et encartée au FN.

Et comble du comble, des photos pornographiques de ma jeunesse circulaient. Et ça, les juges, ils aiment pas.

Je me serais appelée Mohammed, j’aurais été dealer, braqueur, violeur, terroriste, que j’aurais récolté leur compassion en plantant ma graine du mal. Mais moi Chloe des Lysses, pour un « bip » il était important de tenter de m’intimider. Last but ont least, je me trouvais entre les mains malveillantes de la 17ème chambre correctionnelle et depuis que la justice s’était féminisée, mieux valait être un assassin d’enfant qu’une simple citoyenne un peu grande gueule.

La greffière ne notait rien de tout cela. Je parlais trop vite et quand bien même j’aurais choisi le tempo lentissimo, elle n’aurait pas intégré certaines de mes phrases. Ce que je n’allais pas tarder à vérifier.

L’entrevue durait depuis une vingtaine de minutes et j’étais lasse. Lasse de cette médiocrité, de ce déjà vu, lasse de ne voir aucune lumière, aucune vie, aucune beauté chez ces deux personnes. Passionnée de photographie, je n’avais pas envie d’imprimer sur ma carte numérique le visage de ces fonctionnaires de Justice. Pourtant, j’en avais portraitisé des fonctionnaires et avec grand plaisir. Mais elles, non. Le soleil faisait une apparition, je le voyais par la fenêtre. J’avais envie de photographier le sublime palais de Justice, ses escaliers impressionnants, ses candélabres dorés, les bancs avec des têtes de lions sur les accoudoirs, les voutes mystérieuses…. Tant de beauté….

Alors je décidai d’écourter. « J’ai terminé, madame le juge. » Sciemment j’employais madame le juge. Aujourd’hui on préfère dire Madame LA juge. Pas moi. Pendant que la greffière imprimait son document, je regardais Maia Escrive d’un air torve. Le vice est en moi aussi.

« Vous savez, Madame, je ne suis pas étonnée de tomber sur vous. Vous qui avez eu à traiter les affaires Pierre Sautarel contre Pierre Bergé et Verdin contre Jack Lang dans une affaire de pédophilie, avec le cadavre d’une jeune si jeune fille… »

Et là, soudain, un miracle se produisit. Un visage se décomposa, un corps sursauta de nervosité. Touché en plein dans le mille, le juge !

Dans ma tête: « eh oui ma vieille, tu me prenais pour une chaudasse un peu bête, une gourgandine du porno, mais moi j’ai enquêté sur ta vie de juge d’instruction…. ta vie, ton oeuvre, je connais. Ton syndicat, je le connais, entre mis en examen par des corrompus, pour le bon plaisir des ordures, on se parle. »

Le masque du juge était tombé. Elle tirait une tronche de déterrée soudain. Envolé le sourire moqueur, disparu l’air supérieur. Chacun ses armes. A elle, le pouvoir minable, pour moi le pouvoir lucide.

« Madame le juge, j’ajouterais bien ce document. » Je sortis alors de ma pochette un article de l’Express décrivant les méthodes de management de la personne qui avait porté plainte contre moi avec constitution de partie civile et une armada d’avocats. Florence Cane était mise en cause pour une affaire de coups et blessures, insultes, humiliations. Ses employés devaient nettoyer des cuisines à l’acide sans gant, ils recevaient des casseroles de sauce brûlante au visage, prenaient des coups… Un article reflétant la réalité, certains patrons sont fondamentalement ignobles. Je savais (je l’avais vérifié) que tout était vrai dans cet article, et peut-être même en deçà de la réalité.

La greffière avait fini d’imprimer son document. Je décidai alors de jouer ma dernière carte. Madame le juge me demanda de signer. Je refusai tout net. Elle se crispa. Je demandai « Je peux partir ou vous me mettez en prison tout de suite? » Son regard s’accrocha à ma broche guillotine, elle ne pouvait pas me mettre en prison, elle ne pouvait pas juger le fond, si elle avait pu elle me guillotinait illico presto.

Mais pour moi la suite, c’était le procès au correctionnel. Pour elle, tout s’arrêtait là. Dans le couloir, un type menotté à un policier attendait son tour. Alors que je cherchai la sortie et ne la trouvai pas je me fis aider par une dame, un juge d’une cinquantaine d’années bien sonnées, une femme très belle, une femme de coeur. « Ah me dit-elle en souriant, vous ne pouvez pas sortir d’ici…. » avant de venir m’ouvrir la porte vers ma relative liberté. Je m’entendis lui répondre: »Oui mieux vaut ne pas entrer ici, Jean Moulin. » Nous échangeâmes un regard plein de connivence et d’humanité. J’aurais préféré tomber sur ce juge.

Mais on m’avait attribué le pire de ce qui se fait de pire.

Je descendis l’escalier sordide du secteur JAX et je pus enfin prendre quelques photographies de ce magnifique palais de justice peuplé de juges gris et de rombières aigries. Le soleil jouait à cache cache sur les ombres humaines des justiciables. J’étais mise en examen.

http://www.chloedeslysses.com/04032016.html

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3 commentaires pour Un vendredi matin au Palais de Justice

  1. Chloe dit :

    Cher Monsieur, je lis avec effroi votre commentaire.Saignée à blanc c’est déjà fait puisque la Justice a toujours refusé de condamner les gens qui me devaient de l’argent prenant malin plaisir à m’appauvrir. Harcèlement judiciaire, c’est aussi le cas. Partir, j’en rêve. Mais il faut de l’argent… Alors pour l’instant je rame, je rame, je rame…. en essayant de rester digne et de garder mon humour. Je suis pourtant une femme honnête. La Justice préfère les racailles. Cordialement Chloe

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    • Old Nick dit :

      Ha Sos-Racailles, toute une époque 🙂
      Chapeau à l’admin d’avoir si bien sodomisė la Stasi de Francarabia en prenant le maquis. Les pauvres juges rouges doivent être verts de rage de n’avoir pas pu choper une si belle proie. Pour ma part, le maquis c’est ce que j’envisage aussi désormais, pas d’autre choix pour les esprits libres dans le contexte actuel. Je me fais discret sur le Net en ce moment pour mieux organiser mes petites affaires dans le monde réel. Mode survivaliste, et bientôt… Wait and see.
      Soutien à Chloë qui en a bien besoin pour encaisser toutes ces humiliations de la part de ces vils valets du pouvoir.

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  2. SOS-R dit :

    Chere Chloe, j’ai eu moi aussi affaire aux juges de la Collaboration en francarabia, ou plutot a Moscou ou une certaine « Marie-Antoinette Houyet » s’etait deplacee de Paris pour tenter de questionner le responsable – presume – des sites SOS-Racaille. Le sentiment de superiorite de ces gens, en place mais non elus, disposant de tous les pouvoirs, donne en effet envie de gerber.
    Ayant choisi de garder le silence en repondant a chaque question « L’article 51 de la Constitution de Russie me permet de ne pas repondre a votre question », j’ai pu voir le hideux visage de cette « justice » se fendiller, se liquefier. Cette petasse est repartie a Paris la queue (si j’ose dire!) entre les jambes.
    Malheureusement vous etes en francarabia et la gestapo associee aux juges de la Collaboration font des ravages. Je vous encourage soit a quitter le pays, soit a prendre le maquis. Car dans toute autre option, soit vous allez prison, soit vous serez saignee a blanc jusqu’a ce que vous craquiez. Soit les 2.
    Contactez-moi par les responsables de ce site si vous le souhaitez…
    SOS-Racaille

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